dimanche 9 mai 2010

Du mouvement

J'ai assisté hier à ma première "vraie" manifestation égyptienne. Des manifs, j'en ai vu quelques-unes depuis que je suis là, parce que je devais les couvrir pour un article ou simplement en tombant, au détour d'une rue, sur une dizaine d'Egyptiens en colère, armés de banderoles colorées et de slogans criés à tue-tête - et en rythme s'il-vous-plaît -, et entourés d’une inamovible ronde de flics. Mon quartier, avec ses nombreux ministères, attire les manifestations.


Depuis janvier, une nouvelle mode s’est emparée des manifestants égyptiens : le sit-in. Les trottoirs entourant l’Assemblée du Peuple et le Sénat (à 100 mètres de chez moi) sont occupés jour et nuit par des ouvriers jetés sur le carreau après la fermeture de leur usine, surtout, mais aussi des handicapés qui réclament quelques sous, des médecins en grève, des fonctionnaires qui osent se plaindre de n’être payés que 100 livres (14 euros) par mois (même en Egypte, ça ne suffit pas pour vivre)...



Sit-in devant le ministère de la Santé, en face de l'Assemblée du Peuple, dans le centre du Caire, mai 2010. (Photo Nina Hubinet)


Donc hier (dimanche 23 mai), j’avais un rendez-vous au musée du Caire à 13h. En marchant en direction de la place Tahrir, où est situé le musée, je me retrouve face à une foule d’hommes en colère, marchant dans la direction opposée. C’est ce qui m’a frappé : ils avançaient, ils bougeaient, ils n’étaient pas enfermés derrière l’habituelle ronde de flics. Je n’avais jamais vu ça au Caire.

J'imagine que c'était le cas lors des manifestations contre la guerre en Irak en 2003 ou lors de les offensives israéliennes au Liban en 2006 ou à Gaza en décembre 2008, rassemblant des milliers de personnes, mais je n’étais pas encore là. Et pour une manifestation d’ouvriers en plein centre du Caire, c'est vraiment inhabituel.


Un ouvrier d'Amonsito "fait le mort", pour bloquer la circulation devant l'Assemblée du Peuple, hier. (Photo Nina Hubinet)


J’ai appris un peu plus tard qui ils étaient exactement : les ouvriers de Amonsito, une entreprise textile qui a fermé une de ses usines, située dans la banlieue du Caire, il y a quelques mois. Le 21 mars, la direction de l’entreprise, le gouvernement et les représentants syndicaux se sont mis d’accord sur une enveloppe de 106 millions de livres (15 millions d’euros) pour indemniser les 1700 ouvriers de l’usine. Mais début mai, la banque Misr, dépositaire de l’argent, refusait de donner la somme prévue aux ex-employés : seulement 50 millions de livres étaient désormais disponibles. Du coup, il y a deux semaines, les ouvriers ont repris leur sit-in devant le Maglis es-Shura, le Sénat égyptien.

Hier, une réunion avec le chef des syndicats égyptiens (loyal au pouvoir) au Maglis es-Shaab, l’Assemblée du Peuple, examinait leur sort. Rien de nouveau n’en est sorti, d’où la colère des manifestants. Vers 13h, donc, ils marchent jusqu’au Maglis es-Shaab, devant lequel ils restent environ 15 minutes, criant leur colère contre la direction de l’entreprise et le gouvernement, tous qualifiés de « harami » (voleurs). Ils sont rapidement encerclés par la police. Mais ils réussissent à briser le cordon policier, et commencent à courir dans la rue, poursuivis par les flics. « On va à la Bank Misr, c’est là qu’il y a l’argent », dit l’un d’eux. Quelques centaines de mètres plus loin, le cortège incontrôlable est finalement dispersé par les policiers, en uniforme ou en civil, au moyen de longs bâtons ou à coups de pieds et de poings. Sept d’entre eux sont arrêtés (ils ont été relâchés lundi matin), les autres retournent au lieu initial du sit-in, devant le Maglis es-Shoura, finalement évacué dans la soirée. Les autres sit-in, devant le Maglis es-Shaab, ont également été "nettoyés" dimanche soir.


On peut voir ici une vidéo montrant le déroulé de la manifestation (désolée pour la très mauvaise qualité de l'image, tournée avec un appareil photo). Sur les dernières images, un ouvrier s’évanouit, puis est transporté par les autres jusqu’au lieu du sit-in.


Les ouvriers d'Amonsito hier, après leur retour sur le lieu initial du sit-in, mieux encadré que jamais. (Photo Nina Hubinet)


Un journaliste français présent hier - qui habite en Egypte depuis cinq ans et couvre la plupart des manifestations -, me disait qu’il n’avait jamais vu ça : des types qui brisent le cordon policier et se mettent à courir en pleine rue. Depuis quelques temps aussi, les ouvriers associent des slogans politiques à leurs revendications : « nous voulons un gouvernement libre » criaient-ils hier.

On pourrait croire qu’il s’agit d’une politisation et radicalisation de ces mouvements sociaux. Mais la mode des sit-in en centre-ville peut aussi être un signe de perte de visibilité : il y a trois ou quatre ans, les journalistes égyptiens, notamment ceux du journal El Badyl, fermé depuis, allaient régulièrement les voir dans leurs usines et relayaient leurs revendications. C'est plus rare aujourd’hui, et les ouvriers lésés ont trouvé ce nouveau moyen de pression sur le gouvernement et leurs employeurs. La technique a été relativement efficace : les premiers à avoir lancer la tendance, les ouvriers de Tantaflex, qui ont campé plus de deux semaines dans la rue en février, ont fini par obtenir de (petites) indemnisations.


Ces dernières semaines, des représentants du gouvernement ont cité l’exemple des sit-in ouvriers aux abords du Parlement pour montrer que l’on respecte la liberté d’expression en Egypte. Mais après ce qui s’est passé hier, les autorités ne vont probablement plus laisser n’importe qui étendre ses couvertures et planter ses banderoles sur le parvis de l’Assemblée du Peuple…


Témoignages recueillis après l'événement (pour les arabophones) : http://tabulagaza.blogspot.com/

Et à lire ici (en anglais), une réflexion de la journaliste Sarah Carr sur les sit-in.


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